Le mouvement social se réveille du sommeil de Morphée et tente d'échapper au «conditionnement comportemental»

Calme tendu

La semaine du 16 au 22 janvier a été une semaine d'assemblées, de réunions, d'accords sur l'unité entre certains secteurs des travailleurs, de préparation de communiqués, de définitions de l'itinéraire de la marche auto-convoquée par la base des enseignants pour le 23 janvier. Comme la semaine précédente, la direction des syndicats et des fédérations a été à l'arrière du processus, acculée par sa surdité aux justes revendications des enseignants, des professeurs et du personnel qui contribuent au processus éducatif.

Cette semaine a été marquée par un calme tendu, rompu certains jours par des mobilisations qui ont vu le jour, dans une ville ou une autre, comme si elles faisaient chauffer les moteurs pour ce qui devrait être une grande marche nationale le lundi 23. Un trait distinctif des mobilisations des enseignants de ces deux dernières semaines est que, bien que la Garde nationale et les escadrons de la Police nationale bolivarienne (PNB) aient été déployés, non seulement ils n'ont pas réprimé jusqu'à présent, mais dans certains cas, ils ont battu en retraite, ce qui est interprété comme un respect pour la lutte incarnée par les enseignants dont les bénéfices potentiels s'étendent à l'ensemble de la classe ouvrière.

Les revendications continuent d'être une augmentation du salaire minimum mensuel, qui est actuellement inférieur à 7 dollars La revalorisation des salaires des enseignant à plus de 300 dollars, alors qu’il ne dépasse pas actuellement les 30 dollars par mois en moyenne, dans un pays où le prix du panier de base, des services et des loyers sont plus élevés que dans le reste de l'Amérique latine. De même les revendications portent sur l’augmentation des pensions des retraités et l'activation de l'assurance hospitalisation, chirurgie et maternité, car le service public de santé est pratiquement démantelé, sans gaze/sin base, ni injecteurs, ni le matériel minimum nécessaire.

Le gouvernement continue d'affirmer que cette situation est due à des mesures coercitives unilatérales (MCU) imposées par les États-Unis et les nations impérialistes européennes, mais il n'a pas été en mesure d'expliquer comment des pays dont le produit intérieur brut par habitant est inférieur, comme Haïti, ou qui se trouvent dans des conditions de blocus depuis des décennies, comme Cuba, garantissent des salaires d'enseignants beaucoup plus élevés que le Venezuela. Il s'agit évidemment d'une conception élitiste de la répartition de la richesse nationale en faveur des bourgeoisies (de la Quatrième et de la Cinquième République), justifiée par les théories monétaristes que Chávez a tant critiquées.

Ces derniers jours, une vidéo d'un haut fonctionnaire à un concert privé de l'artiste Eros Ramazotti, dont le coût par personne présente était de 5 000 dollars, est devenue virale . Un exemple criant des deux Venezuela qui survivent face à la destruction des salaires de la classe ouvrière.

Le discrédit des directions syndicales bureaucratiques s'étend aux partis politiques du gouvernement et de l'opposition, qui sont identifiés comme des alliés contre la classe ouvrière. L'exception est constituée par des partis comme le PCV qui, bien que respectés pour sa position actuelle, a une influence limitée sur ce mouvement de masse.

L'élément central est l'auto-convocation par la base des enseignants, à laquelle se sont joints certains syndicats de classe, mais la plupart des fédérations syndicales sont restées confinées à la fin du mouvement. Une autre caractéristique a été la capacité de maintenir les partis politiques à distance, en revendiquant le caractère populaire des mobilisations, un phénomène qui exprime une nouvelle réalité politique nationale.

Le cours de la BCV dépasse les 20 bolivars pour un dollar.

Le 3 janvier 2023, le cours du dollar indiqué par la Banque centrale du Venezuela (BCV) était de 17,86 bolivars pour un dollar.  En quelques jours seulement, le 20 janvier, il s'élevait à 20,29 bolivars par unité. Quelques mois auparavant, le 23 août 2022, il était de 6,22 bolivars pour un dollar, ce qui montre la dépréciation de la monnaie sur le marché des changes, un phénomène qui affecte terriblement le pouvoir d'achat des salaires et alimente l'inflation. Tous ces prix sont déterminés par la Banque centrale du Venezuela.

Pendant ce temps, le gouvernement national alloue 4% du budget national 2023 à la "promotion de la foi", une pratique presque inconnue dans un pays qui s'enorgueillit de sa laïcité, alors que le budget alloué pour la science n'est que de 2%. Peut-être le gouvernement a-t-il l'intention de résoudre par des prières quelque chose qui appartient au monde terrestre : les salaires. Il s'agit non seulement d'une gifle aux aspirations des enseignants et de la classe ouvrière à la justice salariale, mais aussi d'un alignement sur la politique du Département d'État américain visant à encourager le fondamentalisme religieux comme soutien de ceux qui gouvernent et à la promotion des imaginaires culturels d'ultra-droite qui balaient le continent.

Le lancement du mouvement "Cœur chrétien" et de la mission "Mon église bien équipée" pour la restauration des espaces religieux au niveau national est incompréhensible, alors que le gouvernement affirme qu'il n'y a pas les ressources nécessaires pour augmenter le salaire des enseignants.

Les mesures coercitives criminelles unilatérales

Il est indéniable que les Mesures coercitives unilatérales (MCU) sont une bombe destructrice du peuple, dont la véritable efficacité politique ne consiste pas à renverser le gouvernement Maduro, mais à accélérer l'accord entre l'ancienne bourgeoisie (Quatrième République) et la nouvelle bourgeoisie (Cinquième République). Si cet accord se concrétise et s'exprime dans une nouvelle forme de gouvernance, c'est le peuple vénézuélien, et non la nouvelle bourgeoisie, qui subit les effets dévastateurs de ces mesures.

Les MCU ont entraîné une baisse des revenus du pays, de 46,903 milliards de dollars en 2012 (avec Chávez) à 1768 milliards de dollars en 2021. Cependant, n'importe quel calculette peut démontrer comment, même dans les circonstances actuelles, un salaire décent pour les enseignants du pays peut être garanti.

Les enseignants latino-américains sont appelés à dénoncer fermement ces MCU comme une arme de destruction massive du peuple vénézuélien. La levée des sanctions impérialistes peut mieux clarifier le jeu et montrer distinctement la régression néolibérale de ces dernières années.

L'une des choses qui offensent le plus la classe ouvrière est l'ostentation de la classe politique et des bourgeoisies à un moment comme celui-ci, où la faim et la misère engloutissent le peuple.

La dure réalité

Les salaires des enseignants se situent entre 50 et 20 dollars par mois, en moyenne environ 30 dollars par mois. Ce sont là quelques-uns des coûts des produits du panier de base pour donner une indication de l'impact sur le pouvoir d'achat des salariés :

Produits Prix en dollars
1 kilo de viande 7 – 8 dollars (selon la région du pays)
1 kilo de poulet 5 – 8 dollars (selon la région du pays)
1 kilo de fromage 5 – 8 dollars (selon la région du pays)
1 kilo de Jambon 5 – 9 dollars (selon la région du pays)
1 boite d’oeufs 5 -6 dollars (selon la région du pays)
1 kilo d’oignon 2,25 – 3 dollars (selon la région du pays)
1 kilo de pomme de terre 1,20 – 2 dollars (selon la région du pays)
1 kilo de bananes 1,62 – 2 dollars (selon la région du pays)
1 sauce tomate 3 dollars
Total 35,07 – 49 dollars (selon la région du pays)

En d'autres termes, le salaire mensuel des enseignants ne suffit même pas à faire ces quelques achats une fois par mois. Ceci sans compter les coûts des médicaments, des chaussures, destements pour les enfants et les frais de bus quotidiens pour se rendre au travail (minimum 2 dollars par jour pour le transport, ce qui pour 22 jours de cours représente 44 dollars par mois).

Examinons maintenant la moyenne du coût des services.

Services Prix mensuel moyen en dollars
Eau 2,50
Electricité 2,00
Téléphone 5,00
Gestion des déchets urbains 1,00
Internet 10,00
Total 20,50

Cela oblige les familles à faire deux ou trois activités supplémentaires pour à peine survivre. La situation réelle est que les enseignants du Venezuela vivent dans une extrême pauvreté. Le dernier rapport de la FAO1 indique que plus de 20 % de la population vénézuélienne est sous-alimentée, un chiffre qui n'est dépassé que par Haïti, ce qui affecte plus de 10% des enfants dont les indicateurs de croissance ne sont plus considérés comme saints.

Pouvoir constituant

La législation vénézuélienne du travail stipule que les syndicats sont les instances naturelles qui doivent présenter au ministère du Travail les listes de revendications, de litiges et d'appels à la grève. Cependant, la base des enseignants a dû prendre l'initiative face à l'activité précaire ou inexistante des fédérations syndicales d'enseignants. Cela a créé un vide dans le pouvoir constitué, qui a commencé à être résolu par le biais du pouvoir constituant originel.

La mobilisation et l'arrêt des activités se sont faites de façon auto-convoqués depuis le 9 janvier 20232 et, bien que quelques syndicats de base aient introduit des revendications, les fédérations habilitées à négocier avec l'employeur ont ignoré leurs obligations, créant un vide en ne couvrant pas les formalités en la matière.

Cela se passe alors que les autorités régionales et locales du ministère de l'Éducation font pression pour que le deuxième semestre pédagogique de l'année scolaire 2022-2023 se déroule en présentiel. Por ello, el magisterio de base ha convocado a asambleas por centros de trabajo, junto a las familias, donde se ha acordado respaldo para la realización de actividades puntuales de manera virtual, así como apoyo de los padres y madres a la actividad reivindicativa de los docentes de sus hijos, levantando actas de dichos encuentros.

Pour cette raison, les enseignants depuis la base ont convoqué des assemblées dans les centres de travail, avec les familles. Ils y ont convenu de soutenir ensemble la réalisation d'activités spécifiques de manière virtuelle, ainsi que le soutien des parents dans les activités de protestation des enseignants de leurs enfants. Ils ont par ailleurs rédigé ensemble des procès-verbaux de ces réunions.

En réponse, le gouvernement a publié des communiqués des autorités éducatives, dans lesquels les décisions des assemblées des centres de travail ont été ignorées, ce qui n'est rien d'autre que l'escalade des tensions entre les pouvoirs constitués et constituants.

A cela s'ajoute le spectacle honteux des vidéos dans lesquelles des collectifs à moto menacent les enseignants pour avoir manifesté et réclamé de meilleurs salaires. Un fait qui devrait conduire à l'ouverture d'une enquête par le bureau du procureur général de la république.

Bien que la législation vénézuélienne établisse la centralité du pouvoir populaire dans l'organisation de l'État, il semblerait que cela ne soit valable que lorsque le processus est induit du haut vers le bas, et qu’il soit invalidé lorsque son lieu d'énonciation se situe à la base du monde du travail. Une pléthore de fonctionnaires semblent être prisonniers d'une ignorance passive, des bases constitutives du modèle de démocratie participative.

Cependant, l'acte défensif des enseignants, pour préserver la légitimité de l'action conflictuelle qu'ils ont initiée début janvier, se transforme en une culture démocratique et de l'auto-organisation, un fait qui commence à recréer les concepts de citoyenneté, de pouvoir populaire et de droits du travail, ce que nous n'avions pas vu dans le secteur de l'éducation depuis 1999.

Il se passe quelque chose de similaire au SIDOR, où, après la levée du conflit dans la nuit du vendredi 13 janvier, on assiste à une ruche de débats et de propositions visant à relancer à un moment donné la lutte pour des salaires décents et suffisants pour vivre, ainsi que certains aspects de la sécurité sociale.  Cependant, la bureaucratie syndicale joue ici un rôle, non seulement de contention, mais va jusqu’à dans certains cas briser la grève.

D'autres secteurs, comme ceux de l'université, de l'électricité et de la santé, ont conclu des accords pour participer à la marche du 23 janvier, qui devrait avoir un énorme potentiel et attirer un grand nombre de personnes.

Le gouvernement s'inquiète du fait que cette date coïncide avec la commémoration du 23 janvier 1958, date à laquelle le peuple est descendu dans la rue pour renverser la dictature de Marcos Pérez Jiménez, inaugurant ainsi la révolution démocratique bourgeoise et l'instauration du régime bipartite d'alternance qui a duré jusqu'en 1998.  Au lieu de s'orienter vers une solution aux problèmes des salariés, qui pourrait dégonfler la protestation sociale, ils ont choisi de se retrancher dans le discours de la conspiration impérialiste, une erreur qui pourrait les conduire à un point de crise plus grave encore.

La culture constituante a inondé les rues, avec une capacité inattendue d'auto-organisation, d’auto-convocation et de création de nouveaux récits et imaginaires, qui ne peuvent être abordés que par une solution négociée via une augmentation des salaires ou par la chute de l'autoritarisme.

Pavlov et Skinner en visite à l'usine

Au cours des dernières années, notamment à partir de la période de pénurie de 2014-1017, un très important programme de soutien social a été mis en place, qui s'appelle le Comité local d'approvisionnement et de production (CLAP), créé le 3 avril 2016. Les CLAP ont rempli le panier mensuel de quelques denrées alimentaires. Cela devrait concerner environ cinq millions de familles, aux revenus très faible. Le sac du CLAP contient un kilo de légumineuses, du riz, de l'huile, du sucre, deux pots de sardines et de la farine, qui permettent de soulager la terrible situation de survie dans laquelle se trouve la population. Cependant, dans de nombreux cas, le CLAP est devenu un instrument pour renforcer le clientélisme politique, ce qui a détérioré son utilité sociale et même politique.

Parallèlement, ces dernières années, la politique de distribution de bons à la population a été mise en œuvre, avec des montants qui oscillent dans leur équivalent en devises, entre 2 et 6 dollars chacun. Ces primes sont accordées mensuellement à travers un système administré par le gouvernement central. Au taux de change actuel, c'est le montant que prévoit le système :

Programme

Pour les membres de la famille (uniquement distribué au chef de famille)

Montant en dollars

Foyers de la patrie

1 membre

2,13

 

2 membres

2,66

 

3 membres

4,00

 

4 membres

5,32

 

5 membres

6,65

 

6 ou plus de membres

7,98

Accouchement Humain

Pour participer au programme

5,39

Allaitement Maternel

Le temps de l’allaitement

5,39

José Gregorio Hernández

Handicap

4,00


 

Ces primes sont devenues un instrument de conditionnement classique (Pavlov) des secteurs populaires et de renforcement positif du comportement (Skinner), perdant progressivement leur caractère inclusif et cohésif en tant que programme social. Les opposants à la restauration néolibérale, en particulier les travailleurs et travailleuses de base, sont exclus de ces programmes.

Cette situation s'est exprimée de manière éhontée dans le SIDOR, l'un des plus grands espace de rassemblement du prolétariat industriel vénézuélien, qui, pendant la semaine du 9 au 13 janvier, a été en conflit et en arrêt de travail. Cette semaine (16-22 janvier), la direction de l'entreprise publique SIDOR a décidé de mettre en place une prime spéciale, uniquement pour ceux qui n'ont pas participé à la grève du début de l'année.

Cette visite inattendue de Pavlov et Skinner dans les usines vénézuéliennes est une situation injustifiable et intolérable, qui a suscité le plus grand rejet de la part de la base des enseignants et de l'ensemble de la classe ouvrière du pays.

Nous espérons que le gouvernement décidera de corriger cette erreur et de ne pas en faire un précédent dans l'approche des relations en le patronat et les travailleurs.

Les intellectuels classiques abandonnent le mouvement social

Au pire moment de ces vingt-cinq dernières années pour la classe ouvrière vénézuélienne et face au réveil des enseignants de base, l'une des choses qui fait le plus de bruit est le silence accablant d'une partie importante de l'intelligentsia qui s'identifie comme étant de gauche et qui n’ exprime pas un seul mot en faveur de la lutte des plus humbles.

Ils semblent préférer la réflexion tranquille à l'ombre du pouvoir. Personne ne leur demande de se dissocier du gouvernement de Maduro, mais ils devraient exprimer des idées et proposer des initiatives du point de vue du monde du travail, afin de sortir de ce terrible bourbier dans lequel nous nous trouvons.

Heureusement, une nouvelle intelligentsia multicolore est en train d'émerger, qui a décidé d'accompagner la lutte des enseignants, indépendamment de sa proximité ou de sa distance avec le gouvernement, en renouvelant les leçons éthiques de l'esprit critique et toujours aux côtés du peuple.

Combien de temps vont ils tirer sur la corde ?

La marche du 23 janvier sera un indicateur clair de la volonté ou non de la classe ouvrière de supporter la situation d'iniquité qui s'exprime dans les salaires. L’unique appel unitaire à cette mobilisation confirme que nous sommes dans une nouvelle étape de la lutte sociale au Venezuela3 .

Le gouvernement a encore la capacité technique de résoudre ce problème, avant de dilapider le capital politique qu'il conserve. Dans un contexte de crise économique, cela impliquerait de diminuer les profits de la bourgeoisie, qui jusqu'à présent semblaient insatiables. La question essentielle est de savoir si il le fera.

22/01/2023

Luis Bonilla-Molina

Docteur en sciences pédagogiques avec un post-doctorats en pédagogies critiques et en évaluation de la qualité de l'éducation. Membre du Comité directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO), membre de la Campagne latino-américaine pour le droit à l'éducation (CLADE), de l'Association latino-américaine de sociologie (ALAS) et de la Fondation Kairos. Directeur de recherche du Centre international pour les autres voix de l'éducation.

Publié sur le blog luisbonillamolina.com, traduit par Hegoa Garay pour Fourth.International.

Luis Bonilla Molina